Vivre à l'époque des pertes : comment préserver notre santé mentale quand tout change
L'humain va-t-il plus mal ? Une question à nuancer
C'est la question que la journaliste posait au Pr Stiefel. Sa réponse mérite d'être citée dans son esprit : l'humain va peut-être « aussi mal », mais « différemment » qu'avant. Et cette nuance est importante.
Il ne s'agit pas de catastrophisme, ni de nostalgie d'un passé idéalisé. Mais d'une observation clinique sobre : quelque chose a changé dans la texture de notre rapport au monde. Et ce quelque chose, c'est la perte de l'insouciance.
La perte d'insouciance : un phénomène nouveau
Selon le Pr Stiefel, ce qui distingue notre époque des décennies précédentes, ce n'est pas la présence de crises — elles ont toujours existé. Dans les années 70, il y avait le choc pétrolier, quelques dimanches sans voiture. « Mais bon, ça s'arrêtait là. Et après, on reprenait notre vie. »
Ce qui est différent aujourd'hui, c'est que les crises ne s'arrêtent pas. Elles s'accumulent, se superposent, et surtout : elles installent des pertes durables. La perte de certains repères dans la nature. La perte d'un sentiment de stabilité. La perte d'une certaine vision du progrès comme garantie d'un avenir meilleur.
Ces pertes, jadis abstraites ou lointaines, deviennent progressivement concrètes et émotionnellement perceptibles. Elles génèrent de l'anxiété — non pas parce que nous sommes plus fragiles, mais parce que l'incertitude est réelle, et que le besoin de contrôle est profondément humain.
Ce que les chiffres disent — et ce qu'ils ne disent pas
Ces données doivent être lues avec prudence : elles reflètent aussi l'amélioration du dépistage et la diminution de la stigmatisation. Davantage de personnes osent aujourd'hui consulter, nommer leur souffrance, demander de l'aide. C'est une évolution positive.
Ce que souligne le Pr Stiefel — et c'est fondamental — c'est que cette souffrance ne peut pas être comprise uniquement à travers la biologie. Elle doit être replacée dans son contexte relationnel, social, culturel et historique. Nous sommes des êtres traversés par notre époque.
Les jeunes, la violence et les écrans
Le Pr Stiefel évoque la vulnérabilité particulière des jeunes générations. Leur construction psychique — encore en cours — se déroule dans un contexte social profondément transformé. Les réseaux sociaux et les nouveaux médias amplifient ces dynamiques, influençant les représentations, les comportements et le rapport à soi-même.
Les expériences précoces jouent un rôle déterminant dans la façon dont nous appréhendons le monde, gérons les incertitudes et entrons en relation. Ce n'est pas une fatalité — mais c'est une réalité à ne pas ignorer.
Trois ressources protectrices
Face à ces défis, le Pr Stiefel évoque, avec la sobriété de celui qui a beaucoup observé, trois ressources qui font une différence réelle :
Ce que j'observe dans ma pratique
Certaines expériences difficiles — une perte, une transition brutale, une période de stress prolongé, un traumatisme — ne disparaissent pas simplement avec le temps. Elles peuvent rester actives dans notre système émotionnel et nerveux, longtemps après que les événements sont terminés.
Ce n'est pas un signe de faiblesse. C'est souvent la trace d'une expérience que le psychisme n'a pas encore pu intégrer, mettre à sa juste place dans notre histoire.
L'intégration psychique — ce processus par lequel une expérience difficile trouve progressivement sa place dans notre récit de vie sans continuer à nous envahir — est l'une des capacités humaines les plus précieuses. Et elle peut s'accompagner, se soutenir, se développer.
Des outils au service de cette intégration
Dans mon accompagnement, j'utilise plusieurs approches complémentaires dont le point commun est de travailler avec l'ensemble de la personne — corps, émotions, représentations — et non uniquement avec la pensée consciente.
EMDR
Stimulations bilatérales alternées permettant au cerveau de retraiter des souvenirs émotionnellement bloqués. Validé par l'OMS pour le traitement des traumatismes.
Hypnothérapie
Accès à des états de conscience modifiés pour favoriser de nouveaux apprentissages émotionnels et mobiliser des ressources internes profondes.
Sophrologie
Développement psychocorporel structuré : conscience du corps, régulation émotionnelle, présence à soi et flexibilité face à l'incertitude.
Ce que cette période nous demande n'est pas d'être imperméables aux pertes et aux incertitudes. Ce serait à la fois impossible et indésirable — notre sensibilité est aussi ce qui nous permet de nous relier aux autres et au monde.
Ce qu'elle nous demande, c'est de développer la capacité de traverser ce qui est difficile. De lui donner du sens. De l'intégrer dans notre histoire personnelle pour continuer à avancer — avec davantage de liberté intérieure.
Si quelque chose dans ce texte résonne avec ce que vous traversez en ce moment,
des espaces existent pour en parler — et des outils pour avancer.