Connectés mais seuls ? Comprendre la solitude, à l'adolescence comme à l'âge adulte
Hyperconnectés et pourtant seuls : la solitude touche adultes et adolescents. Comprendre ce signal, un exercice simple et trois gestes concrets pour recréer du lien.
Un dimanche soir d'octobre, à Genève. Claire, 42 ans, range sa cuisine après une semaine bien remplie : réunions, courses, messages. Pourtant, une sensation familière s'installe, comme un vide que rien ne vient combler.
À quelques rues de là, Léa, 15 ans, fait défiler sur son téléphone les stories d'une soirée à laquelle elle n'était pas invitée. Elle a plusieurs centaines d'abonnés. Elle se sent pourtant invisible.
Deux âges, deux contextes, une même expérience : la solitude. Elle touche bien plus de personnes qu'on ne l'imagine, y compris celles qui sont actives, entourées, en couple ou connectées en permanence. Et parce qu'elle reste souvent taboue, on la vit en silence, avec un sentiment de honte ou d'anormalité. Avec l'automne et les journées qui raccourcissent, ce ressenti s'accentue souvent. C'est le bon moment pour en parler.
Solitude, isolement, solitude choisie : trois réalités différentes
- L'isolement est un fait objectif : peu de contacts, peu d'occasions de rencontre.
- La solitude est un ressenti : l'écart entre les liens que l'on a et ceux dont on a besoin. On peut vivre isolé sans se sentir seul, et se sentir seul au milieu d'une famille, d'une classe ou d'un bureau partagé.
- La solitude choisie est un temps pour soi, une ressource. Elle nourrit la créativité, la récupération et la connaissance de soi.
La question n'est donc pas « combien de personnes ai-je autour de moi ? », mais plutôt « est-ce que je me sens vraiment rejoint·e ? »
Ce que disent les neurosciences : la solitude est un signal
Le chercheur américain John Cacioppo, pionnier de l'étude de la solitude, a montré qu'elle fonctionne comme la faim ou la soif : un signal biologique qui nous pousse à rechercher ce dont nous avons besoin, ici le lien. Pour nos ancêtres, être séparé du groupe était dangereux. Notre cerveau a donc appris à réagir à l'isolement comme à une menace.
Quand la solitude se prolonge, ce système d'alarme reste allumé. Le cerveau passe en hypervigilance sociale : on perçoit plus vite le rejet, on interprète un message sans réponse comme un désintérêt, on anticipe la déception. Pour se protéger, on se retire, et la solitude se renforce. C'est un cercle, pas un défaut de caractère.
Voilà pourquoi le conseil « tu n'as qu'à sortir » tombe souvent à plat. Quand le système nerveux est en alerte, aller vers les autres demande d'abord de retrouver un sentiment de sécurité intérieure.
Le paradoxe des adolescents : hyperconnectés, et pourtant seuls
On associe volontiers la solitude au grand âge. Pourtant, selon l'Office fédéral de la statistique, près de six jeunes de 15 à 24 ans sur dix disent se sentir seuls parfois ou souvent.
Les réseaux sociaux promettent la proximité. Ils exposent aussi en permanence à ce que vivent les autres : soirées, amitiés, réussites, toujours sous leur meilleur jour. La comparaison devient constante, et l'impression de ne pas avoir « assez » d'amis grandit à mesure que l'on regarde ceux des autres.
Attention toutefois aux raccourcis. Les recherches montrent un lien entre usage intensif des réseaux et solitude, sans toujours pouvoir dire lequel entraîne l'autre : un adolescent qui se sent seul peut aussi se réfugier dans son téléphone. L'écran est souvent un symptôme autant qu'une cause.
Deux éléments plus discrets méritent notre attention :
- Un like n'est pas un regard. Le besoin profond d'être vu, compris et accueilli tel que l'on est ne se nourrit pas de notifications.
- Le manque de solitude choisie. Sollicités en continu, beaucoup d'adolescents n'ont presque plus de moments vraiment à eux. Or des chercheurs ont montré que les activités solitaires choisies par plaisir répondent à un vrai besoin. Trop peu de vrai lien, trop peu de vrai temps à soi : les deux manques coexistent souvent.
S'y ajoute la honte. À un âge où l'on est « censé » avoir une vie sociale riche, se sentir seul est vécu comme un échec personnel. Beaucoup n'en parlent ni à leurs parents ni à leurs amis.
Quand la solitude réveille des blessures plus anciennes
Parfois, la solitude d'aujourd'hui fait écho à une expérience plus ancienne : le sentiment de ne pas compter, d'être de trop, de devoir se débrouiller seul·e, un déménagement, une exclusion à l'école, une perte. Le présent est alors coloré par ces mémoires, et une simple absence de réponse peut réveiller une douleur disproportionnée.
C'est là qu'un accompagnement thérapeutique prend tout son sens :
- L'EMDR et la PTR permettent de retraiter ces mémoires, pour que le passé cesse de s'inviter dans le présent.
- La sophrologie caycédienne aide à apaiser le système nerveux et à retrouver une présence à soi, à son corps, à ses sensations. C'est une base de sécurité à partir de laquelle aller vers les autres redevient possible.
- L'hypnose thérapeutique permet de réactiver des ressources intérieures, des souvenirs de lien et de confiance parfois oubliés.
Ces approches s'adaptent aux adolescents, avec des exercices courts, concrets et respectueux de leur rythme.
Trois situations du quotidien
Situations composites, inspirées de la pratique ; prénoms modifiés.
Sophie, 38 ans, est arrivée à Genève il y a deux ans pour le poste de son conjoint. Elle travaille, ses collègues sont agréables, mais aucun lien ne lui appartient vraiment. Les week-ends sont longs. En séance, elle découvre que cette solitude réveille une enfance marquée par de nombreux déménagements, où elle avait appris à ne pas trop s'attacher.
Nathalie, 45 ans, mère de trois enfants, est sollicitée du matin au soir. Elle n'est jamais seule, et pourtant elle se sent profondément seule : personne ne lui demande comment elle va. Sa solitude n'est pas un manque de présence, mais un manque d'espace pour exister.
Léa, 15 ans, passe ses soirées à répondre, publier, vérifier. Elle confie : « Tout le monde a l'air d'avoir une meilleure vie que moi. » Le travail commence par lui permettre de mettre des mots sur ce ressenti, sans honte, puis de retrouver des moments où elle se sent bien, seule ou avec une amie, sans écran.
Exercice d'observation : la carte de mes liens
Prenez une feuille et dessinez trois cercles autour d'un point central qui vous représente.
- Premier cercle : les personnes avec lesquelles vous pouvez être pleinement vous-même.
- Deuxième cercle : les liens réguliers, agréables mais plus légers.
- Troisième cercle : les liens occasionnels ou à distance.
Puis observez, sans vous juger : dans quels liens est-ce que je me sens vraiment rejoint·e ? Lesquels me nourrissent, lesquels me fatiguent ? Quel lien aimerais-je nourrir cette semaine, par un petit geste ?
Version adolescent : utilisez une couleur pour les liens surtout vécus en ligne et une autre pour les liens vécus en vrai. Puis demandez-vous : avec qui est-ce que je me sens bien sans avoir besoin de me montrer sous mon meilleur jour ?
Pour terminer, une minute de sophrologie : posez une main sur le cœur ou sur le ventre, faites trois respirations lentes et accueillez ce qui est là. La solitude, comme toute émotion, a besoin d'être reconnue avant de pouvoir évoluer.
Trois gestes pour recréer du lien quand on est ado
- Un message vrai par jour. Remplacer un like par un message personnel ou un vocal à une seule personne : « J'ai pensé à toi parce que… ». On passe de spectateur à acteur du lien.
- Faire ensemble plutôt que parler ensemble. Sport d'équipe, théâtre, musique, bénévolat, maisons de quartier et centres de loisirs genevois : quand le lien naît d'une activité partagée, la pression de « devoir être intéressant » disparaît.
- Vingt minutes de solitude choisie, sans téléphone. Dessiner, jouer d'un instrument, écrire, marcher au bord du lac. Ce temps à soi apaise et redonne de l'élan pour aller vers les autres.
Pour les parents : un repas par semaine sans écrans, pour tout le monde, avec une question ouverte comme « c'était quoi le meilleur et le plus dur de ta semaine ? ». Écouter sans chercher à résoudre est souvent le plus beau des cadeaux.
Si un jeune traverse une période difficile
- 147 (Pro Juventute) : aide gratuite et confidentielle pour les jeunes, 24h/24, par téléphone, chat, SMS ou e-mail.
- ciao.ch : les 11-20 ans peuvent y poser leurs questions anonymement à des spécialistes.
- 143 (La Main Tendue) : écoute pour les adultes, 24h/24. En cas d'urgence : 144.
Vers un lien plus juste
La solitude n'est ni une faiblesse ni une fatalité. C'est un message : celui d'un besoin de lien qui demande à être entendu. En le comprenant, on peut sortir du cercle du retrait, apaiser ce qui est resté blessé, et retrouver le goût de la rencontre, avec les autres comme avec soi-même. Souvent, un petit pas suffit à inverser le mouvement.
Si ce texte résonne pour vous, ou si vous sentez votre adolescent se replier sur lui-même, je vous propose une première séance sans engagement pour faire le point ensemble, au cabinet à Genève. Agréée RME et ASCA, mes séances peuvent être remboursées par votre assurance complémentaire.
Caroline Wieland
Thérapeute en psychologie intégrative · Agréée RME et ASCA
Sophrologie caycédienne · Hypnose thérapeutique · EMDR
Actualise · 8 bis rue du Chausse-Coq · 1204 Genève
+41 79 438 61 06 · actualisersavie@gmail.com · www.actualise.ch
